
Né au cinéma avec Sergio Leone, Eastwood est sans doute l'acteur/réalisateur que je respecte le plus aujourd'hui. Je me suis récemment fait une rétrospective maison, l'occasion de revoir des films qui me sont chers, mais également de découvrir enfin ceux qui m'étaient restés inconnus. Au sein de ce parcours, il fut assez plaisant de constater la fidélité de nombreux collaborateurs du réal, et de voir tel nom monter parfois en grade d'un générique à l'autre. J'omets quelques titres mais respecte la chronologie...

Le Streghe (Les Sorcières), collectif, 1965
Film à sketch italien produit par Dino De Laurentiis à la gloire de son épouse d'alors Silvana Mangano. Cinq courts-métrages et cinq rôles de femmes très différents pour des résultats variés. Je ne parlerai ici que du dernier sketch, Une soirée comme les autres, petit bijou réalisé par Vittorio De Sica avec un Clint Eastwood hallucinant en salaryman pantouflard, objet de tous les fantasmes de sa femme qui refuse l'embourgeoisement de leur relation. De Sica se lâche complètement dans la visualisation de ces fantasmes où Mangano se rêve en femme fatale assaillie par des superhéros de fumetti (Mandrake, Diabolik, le Fantôme) tandis que Clint met déjà bien à mal son image de surmâle, jusqu'à une séquence ahurissante où la donna est poursuivie par une ville entière jusque dans un immense stade où elle exécute un striptease, rendant fou Eastwood qui finit par se tirer une balle dans la tête ! Le scénario va vraiment loin dans cette satire de la vie de couple. Clint est méconnaissable dans ce registre caricatural et le talent de la Mangano explose incontestablement. Absolument jouissif.
Kelly's heroes (De l'or pour les braves), Brian G. Hutton, 1970
Un film étonnant qui semble échapper à tout étiquetage. L'aspect mission commando, et les présences de Telly Savalas (que j'ai rarement vu aussi bon) et Donald Sutherland (hilarant en chef de tank illuminé) sonnent comme un évident écho aux Douze salopards. On peut ainsi dire qu'on a affaire à un film de guerre redoutablement efficace, disposant de moyens souvent impressionnants. Andrew Marton assure la réalisation de seconde équipe, et les scènes de destruction et d'explosion sont particulièrement spectaculaires, en plus d'être visuellement très réussies. Le duel entre les deux tanks dans le village est un pur morceau d'anthologie. Mais Kelly's heroes est également une comédie irrévérencieuse, décrivant une campagne militaire en totale déliquescence, avec une armée américaine minée par la confusion. L'artillerie tire sur ses propres troupes, un capitaine pistonné est pressé d'arriver à Paris pour y faire du shopping. L'appât du magot semble soudain donner une bonne raison de se battre, jusqu'à ce que cette opération qui devait être secrète dégénère en impliquant les plus hauts gradés de l'état major. Le plus remarquable étant que ce mélange des tons se fait de façon très harmonieuse. Les situations peuvent tout à fait être excessives, elles ne sont jamais irréalistes ou cartoonesques (et là on pense inévitablement aux Rois du désert). Le summum de l'audace étant sans doute atteint lorsque les héros parviennent à associer le soldat nazi à leur combine pour faire sauter la porte de la banque ! Et la scène qui parodie les duels à la Leone lorsque Clint, Telly et Donald marchent de front vers le tank, est simplement hilarante. Bref, j'ai été bluffé et cela m'a donné envie de réévaluer Quand les aigles attaquent, autre film d'Eastwood dirigé par Hutton, qui m'avait semblé un peu molasson.

The Beguiled (Les Proies), Don Siegel, 1970
Magnifiquement introduit de manière faussement doucereuse par la comptine chuchotée par Clint et la photographie qui passe du sépia à la couleur — sublime travail de Bruce Surtees qui me fait dire que ce film se doit d'être vu en salle — on plonge dans ce The Beguiled comme dans un songe qui nous ferait basculer à l'improviste dans le cauchemar. La guerre de Sécession n'est qu'un arrière-plan, le champ de bataille se révèle situé à un autre niveau. Le spectateur se voit alors baladé dans un monde déchiré qui tente de sauvegarder les apparences d'une bonne société alors que tout respire la frustration, le désir et le vice. Don Siegel filme le trouble à l'état pur, Clint n'hésite pas à prendre des risques. D'une audace assez étonnante, le film s'avère incroyablement dérangeant notamment dans sa représentation des fantasmes et très ambigu. La vérité des personnages nous échappe jusqu'au final. Un diamant noir, une oeuvre unique et marquante.
Dirty Harry (L'Inspecteur Harry), Don Siegel, 1971
Si Dirty Harry a certainement redéfini pour longtemps le cinéma policier, ce statut de film fondateur ne le rend pas pour autant dépassé. Sa violence n'a rien perdu de son impact, résultant à la fois de plans chocs et de situations malsaines, mais aussi de la caractérisation de Scorpio, psychopathe tout à fait terrifiant car imprévisible. Siegel et Eastwood s'attaquent à un problème complexe affronté tous les jours par de simples flics sur le bitume, sans forcément prendre parti. "Dirty Harry" doit moins son surnom à un non-respect de la loi qu'au fait que c'est lui qui est chargé des basses besognes. On peut aller jusqu'à la considérer comme un pauvre type qui a abandonné sa vie sociale pour nettoyer les ordures de la ville. Le final montre bien le dégoût qu'il tire de son expérience. J'ai été vraiment frappé par l'élégance et le soin apporté à la mise en scène. La caméra est très souvent en mouvement, et Siegel exploite de façon véritablement splendide les décors naturels de Frisco, avec une photographie de Surtees qui oscille entre l'éclatante luminosité et l'obscurité la plus effrayante. Je retiens entre autres cette séquence superbe et tendue de la remise de la rançon, course dans la nuit épuisante et sordide puisqu'il s'agit aussi d'une course contre la mort. On ne peut enfin passer sous silence le score de Lalo Schifrin, qui semble imposer un style désormais indissociable du polar urbain.

Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), Clint, 1971
Première réalisation, premier coup de maître. Un pitch du tonnerre que n'aurait pas renié Hitchcock, remarquablement traité grâce à une écriture très subtile des personnages, qu'il s'agisse du DJ Dave Garver en homme pas toujours capable d'agir comme il le souhaiterait, ou d'Evelyn, campée par l'impressionnante Jessica Walter, dont la possession psychotique est rendue de façon terrifiante certes, mais aussi pathétique. On partage tout à fait l'angoisse du protagoniste, du jour au lendemain complètement paniqué et ne sachant plus comment il a fait pour en arriver là. Eastwood filme ça admirablement, avec une grande liberté, un rythme qui sait se montrer nonchalant à l'occasion (ballades dans la forêt, descente au Monterey jazz festival, discussion avec le barman malicieusement interprété par l'ami Siegel). Un film très attachant. Au sens propre.
Breezy, Clint, 1973
Pour son troisième film en tant que metteur en scène, Clint laisse de côté le cinéma de genre et livre une oeuvre magnifique et profondément personnelle, qui semble ne rien devoir à personne, tournée manifestement loin des studios. Je lis souvent que la reconnaissance critique du réalisateur en France est arrivée à partir d'Honkytonk man (1982). Mais où étaient-ils ces critiques dix ans plus tôt à la sortie de Breezy, qui témoigne incontestablement d'une démarche d'auteur ? La superstar reste ici derrière la caméra et nous propose une histoire d'amour d'une tendresse et d'une émotion rares. En vieux cabot solitaire, William Holden — qui ne cesse de me donner des raisons de l'aduler — est incroyablement touchant. Son personnage s'est efforcé de garder l'amour à distance pour s'épargner la souffrance, perdant du même coup le goût du simple bonheur de l'instant. Et que dire de Kay Lenz, qui s'approprie son rôle corps et âme. Fraîche, légère et en même temps parfaitement lucide. C'est un sujet franchement osé qu'aborde Eastwood et il le fait avec autant de franchise que de pudeur (magnifique plan des deux corps qui s'enlacent dans l'ombre). Il semble vouloir ici peindre une certaine jeunesse hippie de l'époque, avec respect et honnêteté, c'est-à-dire loin de toute idéalisation mais avec une émouvante volonté de compréhension. On retrouve tout le talent d'écriture de la scénariste Jo Heims, qui avait déjà signé pour Play Misty for me des dialogues pleins de justesse sur la passion. La Breezy's song de Michel Legrand apporte une dernière touche à la fois mélancolique et sereine sur ce très beau portrait de couple.

The Enforcer (L'Inspecteur ne renonce jamais), James Fargo, 1976
Je ne comprends pas la faible côte d'amour de ce film. J'ai beau le revoir, je trouve ce 3e volet des aventures de Dirty Harry toujours aussi épatant. Clint donne sa chance à Jim Fargo, qui fut son assistant, et celui-ci signe une mise en scène parfaitement maîtrisée et énergique. Mention spéciale à la course-poursuite sur les toits de Frisco, assez génialement soutenue par le score jazzy de Jerry Fielding. Les répliques laconiques de l'inspecteur sont toujours aussi percutantes, on s'indigne avec lui du comportement irresponsable de ses supérieurs. Une des cibles du film, c'est le politiquement correct de la société américaine de cette époque : quotas arbitraires pour laisser place, par exemple, aux femmes dans la police sans forcément tenir compte de leurs compétences, groupuscules afro-américains forcément considérés comme des terroristes tandis que les vrais criminels dissimulent leurs motivations pécuniaires derrière une façade de révolutionnaires. Et puis la relation entre Callahan et sa partenaire est retranscrite avec chaleur et justesse. On devine leur attirance et en même temps leur réserve. Le final, chargé d'une tragique ironie, est particulièrement fort.
The Gauntlet (L'Épreuve de force), Clint, 1976
Voilà un film d'action incroyablement bourrin, tant dans ses situations que dans ses dialogues pas vraiment châtiés, et qui profite du statut de prostituée du personnage interprété par la charmante Sondra Locke pour en rajouter dans le vulgaire. Le couple qu'elle forme avec Eastwood prendra le temps de s'apprivoiser, jusqu'à véritablement s'apprécier. Le titre français aurait pu être Le Canardé, tant Eastwood y est victime d'une impressionnante débauche d'artillerie. Malpaso devait manifestement posséder un stock de munitions en passe d'être périmées qu'il fallait utiliser au plus vite. La mise en scène est parfois un peu expédiée, on sent que Clint n'est pas toujours très inspiré dans les scènes de poursuites. La course entre l'hélico et la moto aurait ainsi pu être plus palpitante. Mais le concept du film est assez génial dans sa volonté d'épure, où les deux héros se retrouvent la cible de la mafia et de la police de deux États. Le climax anthologique est complètement absurde par sa démesure et sa résolution mais c'est un vrai bonheur d'assister à ce genre de spectacle aux ambitions ouvertement commerciales et dont on sent bien que les participants y ont pris un intense plaisir. Et Eastwood prolonge sa collaboration avec Fielding qui atteint ici une liberté d'inspiration aboutissant à un score absolument sublime.

Every which way but loose (Doux, dur et dingue), James Fargo, 1978
Scénario timbre-poste en forme de road-movie : après quelques scènes d'exposition pépères, Philo Beddoe le bagarreur et ses potes prennent la route à la recherche d'une chanteuse country (Sondra Locke, une nouvelle fois craquante). À leurs trousses, leurs ennemis ne s'avèreront jamais vraiment menaçants, traités plutôt sous l'angle comique. Flics pourris et gang de motards plus bêtes que méchants enchaînent malgré eux les catastrophes. Les divers affrontements seront souvent prétexte à des gags irrésistibles, avec une tendance marquée au burlesque, et à des séquences de bourre-pif efficacement chorégraphiées par le fidèle Buddy Van Horn. C'est cette légèreté assumée qui fait qu'on suit avec beaucoup de plaisir les aventures de ces pittoresques personnages. On devine une évidente complicité entre Eastwood et Clyde l'orang-outan, et toujours cette thématique chère à l'acteur de recomposition d'une famille un peu bordélique mais chaleureuse. La baston finale se charge même d'une inattendue mélancolie avec ce vieux champion qui perd les faveurs de son public, ce qui montre bien que derrière le côté divertissement sans prétention du film, il y a une certaine tendresse. Cette ballade dans le Sud profond baigne de plus dans une excellente bande son aux accents country western, et James Fargo livre une mise en scène dynamique mais qui sait également se faire plus posée lors des scènes intimistes et musicales. J'adore.
Bronco Billy, Clint, 1980
Extraordinaire découverte. Je suis aujourd'hui bien tenté de le considérer comme l'un des plus beaux films de son auteur. Le scénario est vraiment très riche, avec cette nouvelle famille recomposée de parias de l'Amérique. L'atmosphère bien middle West s'inscrit dans la même veine que le film précédent, et derrière l'humour bien présent et souvent généreux se dissimulent une vraie humanité et la quête d'un idéal, de quelque chose qui n'a jamais existé que dans un passé mythifié. Bronco Billy McCoy est un personnage passionnant, jouant le jeu des gosses qui voient en lui un héros, chef autoritaire et de mauvaise foi aux coups de gueule hilarants, qui se révèle vraiment émouvant lorsqu'il laisse un peu parler son coeur. Sondra Locke reprend le rôle de la garce de service où elle excelle, et les rapports amour/haine entre les deux ne sont pas sans évoquer certaines screwball comedies de la grande époque. On pense également au cinéma de John Ford dans sa tendance à privilégier les moments creux, ceux où s'exprime la chaleur humaine, plutôt que de se contenter de la seule progression narrative. Et puis quelle brillante idée que ce chapiteau fabriqué par des malades mentaux aux couleurs du drapeau américain. Formidable.

À suivre...
par ÉLias_
publié dans :
Kino





