Retour sur quelques titres fameux de la comédie romantique et musicale indienne. Fameux parce qu'ils représentent à la
fois la revitalisation d'un genre et sa redécouverte hors des frontières.
Kuch kuch hota hai, Karan Johar, 1998
Amis de la subtilité, passez votre chemin.
Karan Johar emballe sur un rythme trépidant une véritable fresque sur l'amitié et les amours manqués. Tout n'est
pas toujours de très bon goût, notamment dans la mise en scène, mais l'ensemble est largement transcendant pour que ces quelques lourdeurs récurrentes ne viennent jamais plomber l'atmosphère. Il
faut de toutes façons accepter qu'on est là pour en prendre plein les yeux et les oreilles. Dans le genre, le flashback de la première heure sur la jeunesse des personnages se lâche pas mal avec
ces fringues bien ringardes, la
cool attitude abusive de
Shahrukh Khan, le cabotinage éhonté de la prof d'anglais
ou du surveillant général, l'apparition de
Rani Mukherji en bombasse ? c'est vrai qu'elle le mérite ? et tout un tas de scènes improbables sur la vie au
lycée. Mais on peut justifier ça en se disant que ce récit nous est conté du point de vue d'une gamine, qui lit les souvenirs de sa mère et les visualise à travers ses propres références (c'est
une enfant de la télé). Et puis cette atmosphère d'infantilisme et d'insouciance se révèle vite très attachante, notamment grâce à l'interprétation d'une
Kajol irrésistible d'espièglerie et de vitalité. Et lorsque l'émotion et la sincérité des sentiments commence à naître au sein du groupe d'amis, les ruptures de ton
fonctionnent merveilleusement, jusqu'à ces quiproquos idiots qui décident d'un destin. On a alors droit à de très beaux moments, certains fascinants comme l'interprétation en trio de la
chanson-titre dans une campagne de ruines médiévales écossaises, d'autres bouleversants comme les adieux sur le quai de gare.

Cette longue première partie a préparé le terrain à la suite qui parvient là encore à faire fonctionner avec brio les séquences les plus risquées. Le camp de vacances n'est pas crédible une
seconde, le petit jeu entre le Colonel et la mère de Rahul est complètement crétin mais c'est bon. À la rigueur, le seul aspect plombant serait l'interprétation systématiquement médiocre de
Salman Khan dans le rôle du fiancé encombrant. Toutes les péripéties qui s'ensuivent sont parfaitement balisées, mais qu'il est bon de s'embarquer dans ce
genre de spectacle et d'en sortir avec la chanson-titre trottant dans la tête.
Kabhi khushi kabhie gham (La Famille indienne), Karan Johar, 2001
Karan Johar a clairement la volonté de s'inscrire dans le fil de son megasuccès précédent : il retrouve une bonne partie de la distribution (Kajol reprend même son prénom d'Anjali et Shahrukh
celui de Rahul), démarre par un gros flashback d'une heure et demi, et s'offre un luxueux numéro musical pour la chanson d'amour, tourné cette fois dans le désert égyptien. On pourra même
entendre un bref instant le thème principal de
Kuch kuch hota hai. Par contre, j'ai été outré que Rani Mukherji disparaisse si vite de l'intrigue (je ne
me lasserai jamais de sa beauté et de sa voix rauque). Les parents sont incarnés par deux superstars du ciné hindi d'hier,
Amitabh Bachchan et son épouse
Jaya. Dans le rôle du brother,
Hrithik Roshan est quant à lui un bien mauvais acteur, capable seulement de
capitaliser sur sa gueule de minet. Heureusement il danse super bien. Tout cela aboutira à une formule payante puisque le film sera champion du box office indien. Les thématiques sont plutôt
courageuses, avec ce respect des traditions dont la trop grande rigueur ne conduira qu'à la douleur, et cet espoir placé en une jeunesse qui peut elle aussi guider les aînés. En fait, ce mélo
fonctionne bien mais pèche par ses excès. Cette famille indienne de millionnaires vit dans un luxe tel qu'il finit par brider l'empathie du spectateur : déjà le monstrueux palace qui leur sert de
demeure, les bagnoles et les fringues de marques qui se succèdent d'une scène à l'autre, et même la vilaine déco top tendance de l'appartement londonien. Okay, on est là pour rêver, mais Karan
Johar plonge avec une telle complaisance dans l'épate que cela en devient douteux. Le pire étant atteint avec la seconde partie et l'arrivée à Londres, où le mauvais goût semble vouloir régner
désormais en maître. Le comportement de pétasse de
Kareena Kapoor est souvent très drôle parce que ça ne se prend pas au sérieux, mais en même temps le
côté
fashion victim est si appuyé qu'il suscite vraiment la consternation. L'introduction de son personnage dans sa chambre est une séquence qui, dans le
fond comme dans la forme est assez hideuse voire éprouvante. Il y avait parfois un peu de ça dans
Kuch kuch hota hai dans sa peinture de l'univers lycéen
mais les personnages y étaient mille fois plus sympathiques et leur problèmes nous apparaissaient à un niveau un peu plus humain.

En fait le problème c'est qu'ici on a pris le temps de s'attacher dans la première partie au couple formé par Kajol et Shahrukh Khan ; leur talent d'acteurs et leur complicité y étant pour
beaucoup. Dès qu'ils passent au second plan et qu'intervient la romance entre Hrithik Roshan et Kareena Kapoor, l'émotion peine à surgir avec la même force. Leur relation est beaucoup plus
superficielle et le film se plante un peu. Un truc que j'adore dans ces films bollywoods, c'est lorsqu'une réplique qui se veut particulièrement émouvante est immédiatement suivie d'un choeur
langoureux. Ça force un peu la main à l'émotion du spectateur mais en général ça fonctionne. On sait que la subtilité n'est pas au programme. Le final propose ici un véritable lâcher des grandes
eaux qui demeure touchant bien que prévisible. Et j'y ai été de ma petite larme, donc ça va. Mais la bougeotte de la caméra avec cette multiplication totalement irraisonnée des travellings
avants, les gros coups de tonnerre qui viennent surdramatiser les réactions, tous ces effets sont trop lourdement et trop souvent utilisés et perdent de leur impact, surtout sur 3h30. Pour moi,
le réalisateur atteint là les limites de son talent. Malgré tout, ça reste un spectacle suffisamment riche (et pour cause !), pour qu'on y trouve son compte. Décors, photographie, costumes,
humour, chansons (à une ou deux exceptions) et chorégraphies parviennent souvent à emporter le spectateur et à faire oublier les autres fautes de goût.
Lagaan, Ashutosh Gowariker, 2001
À la fois film historique, drame sportif et comédie musicale,
Lagaan est une merveille, pleine de vitalité et d'émotion. La mise en place (soit une petite
heure de film) pourra sembler peu convaincante, voire laborieuse : scènes d'expositions à la chaîne, caractérisation sans nuances des méchants anglais, etc. Et puis, on réalise soudain qu'on est
captivé par les enjeux du film, la façon très efficace dont s'exprime progressivement la solidarité des villageois. On palpite en espérant assister à la réunion des amants, on se révolte, on
fond, et on vibre pendant le match de cricket quand bien même on n'en comprendrait pas toutes les règles. Avec une mise en scène ample et spectaculaire qui ne nuit jamais à une peinture
chaleureuse d'une communauté,
Gowariker parvient intelligemment à mêler le divertissement le plus jouissif à une dénonciation des injustices de la
colonisation mais aussi de celles qui peuvent régner au sein même de la société indienne, tel le statut des intouchables.

Bref, une super ambiance, un luxe de moyens appréciable, des personnages attachants, un climax haletant et des chorégraphies suffisamment nombreuses, régulières et peuplées pour faire en sorte
que ces quelques 3h30 passent avec un vrai bonheur.
Swades, Ashutosh Gowariker, 2004
Où l'on réalise à quel point ces films prennent toute leur dimension sur grand écran, tant l'atmosphère d'une salle obscure profite à l'immersion au coeur de ces images en cinemascope et offre un
écrin sans égal aux torrents d'émotion qui nous emportent, passant du rire frais aux larmes, de l'indignation à l'embarras causé par des yeux qui débordent d'amour. On sait qu'on est parti pour
une projection de plus de 3h. C'est comme si on s'embarquait pour un voyage, d'autant plus dépaysant qu'on est inévitablement charmé par l'exotisme d'un pays et de traditions qui nous sont bien
lointaines. Tout ce qu'on demande alors, c'est d'en prendre plein les yeux et de se mettre au diapason des sentiments exacerbés des personnages.

Sur le papier, l'histoire de
Swades peut paraître édifiante, avec ce thème du retour au pays natal et du questionnement d'une identité aussi bien intime
que nationale. Le film réussit cependant son pari haut la main en forçant avec énormément de sincérité l'empathie vis-à-vis des nombreux personnages de ce village, riche de contradictions sans
que jamais on ait l'impression d'avoir affaire à des archétypes. En effet, même les plus absolutistes des villageois sauront se montrer par certains côtés aimables. Nous sommes invités à suivre
les pas d'un Shahrukh Khan étonnant d'humilité, qui a lui aussi un peu oublié ses racines et la réalité sociale de son pays et se laisse aller dans un premier temps à l'émerveillement tout simple
face à la richesse d'une terre des hommes. Progressivement, au contact des habitants, il va découvrir la persistance de coutumes et de conditions de vie qui semblent héritées d'un autre âge. Le
réalisateur ne craint pas de gratter le vernis de la société indienne et on est très loin de la carte postale. Certaines situations dépeignant la misère sont véritablement très dures et
bouleversent le protagoniste au même titre que le spectateur. Gowariker évite la séduction facile du public qui consisterait à idéaliser ses personnages et leur environnement. Il refuse l'évasion
par le luxe et la mode. Les numéros musicaux sont très rares. Au bout du chemin demeurent encore des pistes à explorer, et peut-être la magnifique promesse d'un amour vrai.
Veer-Zaara, Yash Chopra, 2004
L'ouverture du film m'a complètement mis par terre. On démarre en effet sur un clip trop beau pour être vrai dans une campagne flamboyante, avec couleurs qui pètent de partout, mouvements de
caméra à la grue dans tous les sens et Shahrukh Khan qui danse et chante en s'adressant à une silhouette féminine. Un plan large nous montre l'homme et la femme courir l'un vers l'autre et au
moment où ils vont se rejoindre...
Bang ! Coup de feu, la femme s'effondre, et raccord incroyablement violent sur un Shahrukh hagard, visage sale et
hirsute, croupissant dans une geôle obscure. En une fraction de secondes,
Yash Chopra, l'une des plus grandes figures du cinéma hindi, vient de régler son
compte aux clichés bollywoodiens avec une violence incroyable. Par la suite le réalisateur se "rattrapera" un peu en nous offrant des chorégraphies monumentales, avec décors et costumes
éblouissants de couleurs. La construction du film faite de flashbacks maintient intelligemment l'attention. On est impatient de voir toutes les pièces du puzzle s'assembler. On échafaude des
hypothèses, on est surpris par certaines révélations. Lorsque le drame s'installe véritablement, avec cette histoire d'amour impossible, à cheval sur deux pays, le superbe couple formé par
Shahrukh et
Preity Zinta parvient à exprimer une émotion telle qu'on est profondément touché par ces précieux moments de vérité. Filmés parfois en un seul
long plan, c'est aussi spectaculaire que bouleversant de les voir en effet bientôt submergés par les larmes, isolés dans des décors aussi vastes que somptueux. On tremble, on espère, on
désespère.

Le film contient pas mal de très belles idées de mise en scène et de montage. Je pense par exemple à la scène très audacieuse qui nous montre en parallèle le mariage de Zaara, l'acceptation de sa
condamnation par Veer, et l'accident du car dans la route de montagne. Enfin, on peut peut-être trouver ça naïf, mais l'humanisme du film achève de rendre le spectacle inoubliable. Sont en effet
abordés avec une étonnante franchise tout un tas de problèmes sociaux encore actuels, l'émancipation des femmes, la question des castes, le respect des ancêtres, l'appel à la paix entre Inde et
Pakistan, la fraternité entre les peuples, le désir sincère de construire pour l'avenir un monde plus juste enfin dégagé des préjugés qui pèsent sur les âmes. À ce titre, le discours final de
Shahrukh à son procès est vraiment très beau, très poétique. En sortant de la salle il pleuvait. J'étais bien tenté de danser tout trempé.
Je finis sur deux navets, pour le sport :
Kaal, Soham
Shah, 2005
Un bon gros nanar coproduit par Shahrukh Khan et écrit par Karan Johar, avec des teenagers hindis genre plus-beau-que-moi-tu-meurs, qui viennent barouder dans une réserve naturelle pour enquêter
sur des tigres mangeurs d'hommes. Au programme : aventures, action, humour crétin, mystère et morts violentes.
Le comportement des personnages est hilarant de crétinerie, la mise en scène abuse des effets "bouh fais-moi peur". Le plus drôle étant peut-être l'intrigue elle-même qui se révèle
progressivement n'être qu'un méchant plagiat du concept de
Final destination. Sur le générique de début et de fin, et sans aucun rapport avec le film, on
a droit à deux chorégraphies dans des décors aussi vulgaires que la musique, Shahrukh faisant la guest star dans la première. Prétentieux donc rigolo.
Nazar, Soni
Razdan, 2005
Première et à ce jour unique réalisation de l'actrice
Soni Razdan. Une histoire de serial killer résolue par une star de la chanson qui se découvre
soudain la proie de visions effrayantes (elle voit les meurtres avant qu'ils arrivent). C'est grotesque, avec là encore plein de tics de mise en scène ridicules et mal digérés. L'enquête
policière n'est pas crédible pour deux sous, les acteurs sont mauvais (mention spéciale au beau gosse de service,
Ashmit Patel, expressif comme une peau de
phoque) et les quatre pauvres chansons qui parsèment le film sont assez vulgaires.
Meera, top model et star du cinéma pakistanais, tient ici la vedette et la caméra a beau lui faire les yeux doux quand elle danse en sari mouillé, la façon
qu'elle a de jouer la panique fait plutôt de la peine. Ça se laisse voir si on oublie jusqu'à la simple existence du mot "exigeance". La conclusion en particulier vaut le détour : on a
droit évidemment à la révélation de l'identité du tueur et à l'affrontement ultime avec un suspense moisi de poursuite, faisandé par des fausses morts à la chaîne. Aberrant.
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