Peter Milligan & Chris
Bachalo, Shade the changing man : The American scream, 1990
Scénariste irlandais oeuvrant dans l'industrie du comics,
Peter Milligan a tout à fait sa place aux côtés des British
Alan Moore ou
Neil Gaiman par cette capacité à jouer
avec les codes et les mythologies d'un genre.
Shade the changing man est la reprise d'une série un peu oubliée créé à l'origine par
Steve Ditko. Milligan fait subir à ce
superhéros un traitement tout à fait déstabilisant, au sein d'un récit ouvertement politique. Car l'american scream du titre, c'est toute la mauvaise conscience de l'Amérique, toute cette
culpabilité qui trouve sa source dans l'assassinat de Kennedy et se poursuit dans les rêves putrides fabriqués par Hollywood. La narration prend la forme d'un road movie franchement
cauchemardesque qui finit par ne plus avoir de but, dans un monde où la réalité se voit littéralement contaminée par la folie qui gangrène les esprits. Le scénario de Milligan ne semble parfois
pas loin du pamphlet mais est constamment sauvé par de véritables fulgurances poétiques, par certaines idées visuelles, par ses rebondissements imprévus. Voyant ses origines redéfinies, Shade se
présente comme un personnage assez bizarre, s'incarnant dans un premier temps dans le corps d'un serial killer en train de passer sur la chaise électrique, puis retrouvant progressivement son
passé, ses attributs et la maîtrise d'un bien étrange pouvoir.

Le dessin de
Bachalo et la mise en couleur peuvent faire un peu peur au début par certains excès et maladresses (les traits des visages sont assez inconstants). Heureusement ça s'améliore
assez vite, donnant lieu à quelques pages franchement superbes, sans parler des délirantes couvertures signées
Brendan McCarthy. En fait, tant du point de vue graphique que scénaristique,
je n'ai cessé de rapprocher ce
Shade des premiers
Sandman. Les deux titres inaugurèrent la collection Vertigo de DC, bandes dessinées audacieuses, foncièrement adultes, à
part.
Peter Milligan & Mike Allred,
X-Force/X-Statix, 2001
Il y a quelque chose de pourri au royaume de Marvel. L’équipe de mutants de la X-Force (rien à voir avec la série bourrine du même nom créée autrefois par l'immonde
Rob Liefield) est
devenue le jouet de puissants entrepreneurs. Ces derniers concoctent de belles missions-suicides aux rebondissements édifiants, histoire de tenir la foule en haleine et d’assurer la pérennité des
produits dérivés et autres chaînes de restaurants. Dans un monde où toucher la gloire des doigts, c’est avoir déjà un pied dans la tombe, les choses ne sont jamais très stables. Captain Sensible
dans sa combinaison inhibitrice, L’Anarchiste et sa sueur radioactive, la téléporteuse Edie qui carbure aux amphés, et Spike l’homme-hérisson l’ont vite compris.

Formidablement soutenu par le dessin très “fifties” de
Mike Allred, Peter Milligan nous régale avec ce jeu de massacre à l’audace salutaire qui ne verse pas pour autant dans la parodie.
Ici, ce sont les actionnaires et les politiques qui décident des causes à défendre, car les veuves et les orphelins ont perdu de leur impact commercial. On s’amuse beaucoup à voir ainsi bafoués
tant de codes. Là où Alan Moore en appellait à la nostalgie d’un âge d’or du comics (
Tom Strong, Promethea, Top Ten), Milligan nous révèle dans quels conditions psychologiques,
économiques et politiques une équipe de justiciers masqués peut être amenée à fonctionner. Il nous montre des superhéros dépressifs, gonflés d’orgueil, prêts à s’entretuer pour le titre de chef
ou de grande gueule. Ici, on trahit et on meurt quasiment à chaque page. C'est souvent cruel mais derrière la charge et la caricature, les personnages n’en sont pas moins touchants. Et c’est là
que le trait plein d'élégance d'Allred fait très fort. Les visages sont beaux (aah les yeux d’Edie !) et particulièrement expressif. Ses mutants demeurent avant tout des humains. La grande
richesse des scenarii aurait sans doute gagné à dépasser le format 22 pages du comics, les actions se succédant sur un rythme parfois frustrant. Cette indispensable série fut assez vite retitrée
X-Statix aux États-Unis, certains lecteurs étant quelque peu indisposés par une telle mise en abîme de leur société des loisirs.
Sam Kieth, Wolverine/Hulk :
La Délivrance, 2002
Voici un livre qui peut être raisonnablement qualifié d’ovni. Ce recueil des quatre épisodes d’une mini-série parue outre-atlantique entre avril et juillet 2002 est écrit et réalisé par
Sam
Kieth, artiste qui s’est définitivement fait un nom après avoir été révélé sur des séries comme
Aliens et surtout
Sandman, avant de créer
The Maxx dont la
réputation flatteuse laisse espérer une prochaine édition en France.
La Délivrance est une sorte de fantaisie surréaliste qui met en scène un Wolverine presque à poils, paumé dans une
étendue neigeuse suite à un crash pathétique. C’est là qu’il va rencontrer son petit prince : Po, une fillette en pyjama rose qui aura besoin de lui pour une étrange mission. Par hasard, l’ami
Hulk traîne dans le coin, pas mieux vêtu, et il a la migraine. Après de douloureuses tentatives d’explications, il acceptera de filer un coup de main verte. À l’exception d’un gros ours blanc, il
n’y aura pas d’autres protagonistes.

En plus d’être un récit enlevé (le scénario est d’une liberté rare) aux dialogues pleins d’esprit,
La Délivrance est aussi un véritable plaisir visuel. Kieth ne craint ni la technique
mixte (encre, peinture, infographie, collages) ni la stylisation à outrance de ses personnages. D’une case à l’autre, leur traitement peut brutalement changer. Les têtes s’étirent, les épaules
s’étalent, on passe du réalisme photographique au cartoon. Le résultat est unique et parfaitement jubilatoire. Pour vous donner une idée, on est proche ici des délires graphiques d’un
Bill
Sienkiewicz ou d’un
Simon Bisley (voire d’un
Mark Martin pour ceux qui connaissent). Le diagnostic du lecteur sera formel : ce Sam Kieth est fou et c’est un génie. On défie
quiconque feuillettera ne serait-ce que distraitement ces pages de rester insensible à leur profonde originalité. Que vous soyez fan ou allergique au comics, ne passez pas à côté. Il est vraiment
agréable de voir Marvel éditer avec tant de soin de telles oeuvres qui échappent clairement aux critères commerciaux attendus. Du même auteur vient de paraître un
Lobo Vs. Batman tout
autant savoureux.
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