
Any which way you can (Ça va cogner !), Buddy Van Horn, 1981
Every which way but loose avait fait un carton, le plus gros succès qu'aura connu Malpaso. Eastwood s'autorise logiquement une suite, confiant cette fois la mise en scène à son fidèle chef cascadeur, qui s'acquitte de sa tâche sans réel génie. On est loin de l'énergie et de la fraîcheur du premier opus. Les personnages sont moins bien écrits, Sondra Locke joue les utilités, et si quelques gags font toujours mouche (Clyde défonçant les bagnoles, le gang des Black Widows toujours aussi rigolo), le film se vautre un peu trop souvent dans la vulgarité — parfois réjouissante c'est vrai, mais souvent abusive. Il y a en particulier cette infâme nuit au motel où tous les personnages semblent soudain pris d'une frénésie sexuelle, y compris Clyde et cette bonne vieille Ma. L'aspect le plus réussi demeure la confrontation entre les deux champions du film, Philo Beddoe et son adversaire Wilson. Confrontation faite de fair play malgré la présence de mafieux en organisateurs de combat. La baston finale demeure un moment d'anthologie pour les amateurs de bourre-pif et de cinéma burlesque. Musicalement, l'atmosphère country est toujours aussi agréable, avec notamment le chaleureux morceau d'ouverture Beers to you, interprété par Clint et Ray Charles.
Firefox, Clint, 1982
Certainement l'un des films les moins intéressants et les moins personnels de Clint, mais sa présence et son talent de réalisateur en font un divertissement efficace. Pour moi c'est surtout un grand souvenir d'enfance. La photo de Surtees est superbe, le scope est géré avec élégance. La première partie joue la carte de l'espionnage et de l'infiltration. Le vétéran Mitchell Gant reprend du service pour aller dérober un avion top secret au coeur même du territoire ennemi. La tension est permanente, le héros ne cessant de voir son identité contrôlée par la police moscovite ou le KGB. On a vraiment le sentiment que la moindre erreur peut être fatale. Le régime soviétique nous est montré comme un état policier où même les touristes américains sont suspects, où le délit d'opinion existe et vous condamne à des années de cachot. Les militaires sont du type droit dans mes bottes et ont toujours un train de retard sur la stratégie des américains. Et si leur Firefox est effectivement d'une technologie supérieure, ils le doivent en grande partie aux scientifiques juifs qu'ils détiennent prisonniers et qu'ils obligent à collaborer. Heureusement, les autorités russes n'ont pas su éteindre le sentiment d'injustice et de révolte et l'on croisera quelques opposants prêts à se sacrifier pour la cause américaine. Parmi les points vraiment faibles, on sourira de l'inévitable trauma vietnamien qu'Eastwood ne fait pas beaucoup d'effort pour rendre convaincant (flashback aux effets de montage paresseux, frémissement de narine). La dernière partie vire au spectaculaire avec cette longue fuite à bord du Firefox et ce déploiement d'effets spéciaux signés John Dykstra, plutôt sympathiques même si les incrustations ont un peu mal vieillis. L'appareil supersonique file en rase-mottes, créant derrière lui un souffle qui retourne les forêts et soulève les océans. En parallèle, on a droit aux réunions stratégiques il est vrai peu palpitantes de l'état-major soviétique, face à la coolitude des ricains. Le duel entre les deux avions sera le clou du spectacle. Voir Firefox en VO change pas mal la personnalité du protagoniste. La voix de Clint semble beaucoup moins assurée que celle de son doubleur, rendant donc son personnage bien plus vulnérable. J'ai vu le film un paquet de fois en VF et je m'étais au contraire habitué à un héros plutôt décontracté, notamment sur quelques répliques que j'adore mais qui n'ont plus du tout le même ton en VO.

Honkytonk man, Clint, 1982
Maîtrisé, profondément humain et humble, Honkytonk man est un road movie initiatique qui se révèle aussi riche qu'émouvant dans son portrait d'une certaine Amérique. À travers la peinture d'une relation adulte/gamin — qu'Eastwood abordera sous un angle nouveau avec Un monde parfait — c'est tout un pan de l'Histoire américaine qui nous est ainsi dévoilé. On retrouve cette thématique de la famille recomposée, avec notamment le personnage du grand-père, dernier témoin d'un monde révolu. Le film est touchant parce qu'il pose un regard juste sur ses héros, il ne les idéalise aucunement, oscillant entre le drame et de vrais moments de drôlerie picaresque. Il me semble vraiment passionnant parce qu'il autorise plusieurs approches, la musique n'en étant pas la moindre et la bande son est superbe. Si on peut trouver la conclusion prévisible, sa simplicité me laisse toujours bouleversé. L'idée que la musique rend l'homme éternel est toute simple, mais c'est amené sans prétention et je trouve ça beau.
Sudden impact (Le Retour de l'inspecteur Harry), Clint, 1983
On retrouve cette bonne vieille trogne d'inspecteur, plus rentre-dedans que jamais. Il sème les cadavres partout où il passe, collant des sueurs froides à ses supérieurs. Le film semble chercher à atteindre de façon presque maladive un point-limite, poussant la logique du personnage jusqu'à rendre indispensable une sortie de route. On quitte alors San Francisco pour la petite ville portuaire de San Paulo. Les punchlines sont toujours aussi irrésistibles, mais l'enquête principale qui l'a mené ici révèle un drame bien malsain qui finit par largement prendre le pas sur cette apparente légèreté. Ça en devient même assez irréaliste avec une bande de tarés congénitaux, un décor de fête foraine, et toute une série d'images bien symboliques. En ange exterminateur, Sondra Locke est excellente, entre froide détermination et vraie fêlure (terrifiant autoportrait peint). Callahan lui-même devient inhumain, sortant miraculeusement indemne des nombreuses tentatives d'assassinat, allant jusqu'à surgir d'une poubelle et revenant quasiment d'entre les morts à la fin. Eastwood donne l'impression de s'autoriser toute latitude pour ne pas sombrer dans la facilité de la redite. Tout n'est pas toujours inspiré : l'utilité douteuse du pote d'Harry, le clébard pêteur ; Mais au final, c'est un polar assez déstabilisant, d'une noirceur inédite.

Tightrope (La Corde raide), Richard Tuggle, 1984
Excellent film où Clint interprète avec talent un flic particulièrement ambigu, à côté duquel Harry fait presque figure de mormon. Il poursuit avec cette histoire de serial killer l'exploration de sa part sombre, et ce n'est guère reluisant. Divorcé et père de deux enfants, Wes Block est habité par certaines obsessions que son travail et cette enquête en particulier lui permettent de concrétiser. En gros, ça suinte pas mal le sexe et l'on navigue entre fantasme, folie et crudité bien réelle. L'ambiance de la Nouvelle-Orléans rend tout ça encore plus fascinant, avec ces scènes de carnaval, ces masques et tous ces bars louches, et la photographie de Bruce Surtees réalise encore des miracles. Si le mot "interlope" a un sens, c'est bien ici qu'il le trouve. Étonnante scène de la visite de la fabrique de bière, remplie de symboles sexuels. La psychologie du tueur échappe à toute logique, et sa capacité à apparaître n'importe où et à maîtriser une patrouille entière de police abuse certes un peu trop des conventions du genre, ou en tous cas demande beaucoup de crédulité au spectateur. Mais on est agréablement perdu par une intrigue et des effets qui multiplient les parallèles entre le serial killer et celui qui le traque. On se rend alors compte que le flic précède systématiquement le tueur, jusqu'à un ultime face à face assez éprouvant. Très chouette présence de la toute jeune Alison Eastwood. Le rôle de Genevieve Bujold est intéressant, mais sa relation avec Clint m'a parue un peu forcée.
City heat (Haut les flingues), Richard Benjamin, 1984
Prometteur sur l'affiche, le duo Reynolds/Eastwood aurait pu fonctionner davantage au sein de ce polar léger et rétro. Comme souvent, Clint conserve son attitude stoïque et mutique. Il reste passif durant les bagarres, jusqu'à ce qu'un coup qui ne lui était pas destiné l'atteigne. Il voit alors rouge et sort de ses gonds, c'est très drôle. En contrepartie, Burt est réellement celui qui emporte le morceau. Son personnage de détective privé fanfaron a bien plus de présence à l'écran et mène véritablement l'action. Les deux compères ne se réunissent vraiment que dans la dernière demi-heure, avec de bons moments bien loufoques tel celui où ils font face au big boss portant une malette prétendument piégée, où lorsqu'ils vont libérer une amie retenue prisonnière dans un bordel. Burt visite alors les chambres déguisé en loup, et chaque ouverture de porte recèle un gag digne de Tex Avery. Je retiens également le personnage de la secrétaire, réussi et intéressant, ainsi qu'un happy end exemplaire. La mise en scène de Benjamin est la plupart du temps impeccable — alerte dirais-je même — sauf lors de quelques gunfights malheureusement assez confus. Sympathique reconstitution d'époque, avec ses vieilles bagnoles, ses mafieux, l'alcool de contrebande, le jazz et les speakeasys, le tout enjolivé par une très belle photo aux teintes sépia. On devine ce que Blake Edwards, qui en a signé le scénario et qui était engagé au départ pour le réaliser, aurait pu faire d'un tel cocktail, lui qui a toujours su mêler avec une grande élégance les atmosphères rétro et la comédie.

Heartbreak ridge (Le Maître de guerre), Clint, 1986
Un film qui exsude la testostérone, et qui n'est pourtant pas dénué de sensibilité. Clint s'est travaillé une voix étonnamment rauque, composant un vieux baroudeur ultra-décoré et plus que jamais irréductible face à un état-major qui le considère comme un fossile. L'atmosphère du camp de Marines autorise un langage particulièrement fleuri qui n'est pas sans rappeler les outrances de The Gauntlet. Eastwood assure donc le spectacle d'un film a priori bien codifié et parvient néanmoins à susciter une vraie empathie pour ses personnages, encore une fois en s'attardant sur les à-côtés de l'intrigue principale, c'est-à-dire en accordant l'attention nécessaire aux figures qu'il met en scène. Si Mario Van Peebles amuse en rock star de pacotille, le couple que forment Clint et son ex-femme, tous deux représentants de la vieille école et qui en ont souffert, est tout à fait savoureux (il faut voir Clint lire Cosmopolitan dans son pick up) mais aussi vraiment touchant. Le final avec le retour des héros vers ces femmes qui les attendent est d'une chaleur qui n'est pas sans évoquer certaines ambiances fordiennes. Parvenir ainsi à proposer un film aussi viril et pourtant plein de coeur est assez étonnant et fait pour moi tout le prix de ce titre. Dans la série des Eastwood mineurs, je le préfère d'ailleurs à Firefox. Le protagoniste y a plus d'épaisseur.
Bird, Clint, 1988
Fabuleuse plongée dans une époque, dans un milieu, dans un corps, dans une tête. Devant ce film, j'oublie complètement que j'ai affaire à du cinéma, c'est-à-dire à une oeuvre résultant de l'association de toute une série d'éléments. Évidemment, si je prends de la distance je suis capable de reconnaître le magnifique travail sur l'ombre et les couleurs de Jack Green, la bluffante direction musicale de Lennie Niehaus, la finesse du scénario et des dialogues de Joel Oliansky, l'interprétation phénoménale de Forrest Whitaker (mention spéciale à Diane Venora dans le rôle de Chan Parker), la justesse de la mise en scène d'Eastwood, toujours proche de ses personnages. Mais au final l'ambiance du film, son histoire, sa musique, m'ont littéralement absorbé. C'est d'une fluidité parfaite, et la dédicace finale aux musiciens du monde entier ouvre le film à d'insoupçonnées dimensions. Malgré un sujet qui présentait de nombreux risques, jamais Clint ne sombre dans la quête du pittoresque facile ou de l'emphase mélodramatique. Une alchimie rare et précieuse. Un film profondément beau et magique. Un chef-d'oeuvre.

White hunter, black heart (Chasseur blanc, coeur noir), Clint, 1989
Un film qui est particulièrement cher à mon coeur puisque c'est celui qui à l'époque m'a révélé Eastwood en tant que grand réalisateur. J'ai très tôt eu un faible pour les films sur Hollywood et celui-ci nous offre le portrait délicieux bien que romancé d'un réalisateur qui ne pouvait que plaire à Eastwood. Vérité et fiction se mélangent, c'est magnifique et troublant. Mais John Wilson est autant John Huston qu'un nouvel avatar du héros eastwoodien. Le personnage qu'interprète Clint est certainement un de ses plus beaux rôles, loin de tout manichéisme, à la fois odieux et génial. Son obsession d'ordre quasi mystique, mettant en péril l'existence d'une production, est traitée tantôt avec humour tantôt avec une vraie gravité. Melville et le capitaine Achab ne sont jamais bien loin. Et le dernier plan, la dernière réplique, sont sans doute un des morceaux de cinéma les plus vertigineux que je connaisse.
The Rookie (La Relève), Clint, 1990
Retour à une production dont l'ambition est ouvertement commerciale, qu'on pourra juger sévèrement mais que Clint parvient à rendre jubilatoire par sa seule présence, plus monolithique que jamais. Bien qu'il semble avoir passé l'âge, il endosse un nouveau rôle de flic aux méthodes bien rentre-dedans qui désespère sa hiérarchie et dont la mâle attitude s'affiche par sa façon d'arborer constamment un barreau de chaise au bec sans jamais avoir de quoi l'allumer. Ici pas d'enquête policière qui traînasse mais un vrai gros film d'action avec cascades en bagnoles spectaculaires, bastons de bar et gunfights décomplexés. J'ai été assez agréablement surpris en le revoyant par le dynamisme de la mise en scène et du montage de ces scènes. Eastwood réalisateur a dans ce domaine fait de réels progrès depuis la poursuite moto/hélico de The Gauntlet. La caméra se déplace avec grâce, la photo signée Jack Green se plaît comme toujours à laisser les ombres dominer. Le film est en fait assez violent, malgré quelques répliques toujours bien senties qui tentent de dédramatiser les situations. Et comment ne pas se réjouir en effet lors de cette hilarante scène du plongeon en voiture depuis le dernier étage d'un immeuble en feu ? Le regretté Raul Julia est parfait en vilain machiavélique constamment empêché dans ses plans par le personnage de Clint. Ce dernier passera d'ailleurs un mémorable quart d'heure entre les mains de l'intimidante Sonia Braga. Charlie Sheen quant à lui se débrouille très bien en fils à papa luttant contre ses démons (excellente scène de cauchemar qui ouvre le film). Son pêtage de plomb dans la dernière partie donne un bon peps au climax.
À suivre...
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Gribouille
« C'est l'histoire d'un triangle, je crois qu'on peut bien le dire : Arnie Cunningham, Leigh Cabot et, bien entendu, Christine. Mais Christine était là la première. Elle a été le premier amour d'Arnie, et je pense pouvoir affirmer, du haut de l'extraordinaire sagesse que je peux avoir atteinte en mes vingt-deux ans de vie, qu'elle en a été le seul. C'est pourquoi je dis que ce qui est arrivé est une tragédie. »
Stephen King, Christine

Je signale la mise en ligne sur Cinétudes de ma chronique consacrée à Christine, de John Carpenter (1983). Film de commande faisant suite au douloureux échec de The Thing, Christine représente une incontestable réussite commerciale. Le film respecte à première vue le cahier des charges du cinéma d'horreur, mais le regard plein de tendresse du cinéaste sur ses personnages en fait une oeuvre particulièrement sensible et attachante. De ce point de vue, on peut dire que Carpenter a parfaitement saisi et retranscrit les enjeux du roman de Stephen King. Lire l'article...
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Comme convenu, Senators in bondage retrouve jeudi prochain le fastueux decorum du Palais bar, 39 rue des Petites Écuries, dans le dixième arrondissement de Parisse. Closer devrait démarrer les hostilités, la charge de clore le bal revenant aux excellents Perfect Idiots... Entrée, libre, cadre sympa et spacieux. Viens nombreux pour t'y réchauffer le corps à sons.

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Né au cinéma avec Sergio Leone, Eastwood est sans doute l'acteur/réalisateur que je respecte le plus aujourd'hui. Je me suis récemment fait une rétrospective maison, l'occasion de revoir des films qui me sont chers, mais également de découvrir enfin ceux qui m'étaient restés inconnus. Au sein de ce parcours, il fut assez plaisant de constater la fidélité de nombreux collaborateurs du réal, et de voir tel nom monter parfois en grade d'un générique à l'autre. J'omets quelques titres mais respecte la chronologie...

Le Streghe (Les Sorcières), collectif, 1965
Film à sketch italien produit par Dino De Laurentiis à la gloire de son épouse d'alors Silvana Mangano. Cinq courts-métrages et cinq rôles de femmes très différents pour des résultats variés. Je ne parlerai ici que du dernier sketch, Une soirée comme les autres, petit bijou réalisé par Vittorio De Sica avec un Clint Eastwood hallucinant en salaryman pantouflard, objet de tous les fantasmes de sa femme qui refuse l'embourgeoisement de leur relation. De Sica se lâche complètement dans la visualisation de ces fantasmes où Mangano se rêve en femme fatale assaillie par des superhéros de fumetti (Mandrake, Diabolik, le Fantôme) tandis que Clint met déjà bien à mal son image de surmâle, jusqu'à une séquence ahurissante où la donna est poursuivie par une ville entière jusque dans un immense stade où elle exécute un striptease, rendant fou Eastwood qui finit par se tirer une balle dans la tête ! Le scénario va vraiment loin dans cette satire de la vie de couple. Clint est méconnaissable dans ce registre caricatural et le talent de la Mangano explose incontestablement. Absolument jouissif.
Kelly's heroes (De l'or pour les braves), Brian G. Hutton, 1970
Un film étonnant qui semble échapper à tout étiquetage. L'aspect mission commando, et les présences de Telly Savalas (que j'ai rarement vu aussi bon) et Donald Sutherland (hilarant en chef de tank illuminé) sonnent comme un évident écho aux Douze salopards. On peut ainsi dire qu'on a affaire à un film de guerre redoutablement efficace, disposant de moyens souvent impressionnants. Andrew Marton assure la réalisation de seconde équipe, et les scènes de destruction et d'explosion sont particulièrement spectaculaires, en plus d'être visuellement très réussies. Le duel entre les deux tanks dans le village est un pur morceau d'anthologie. Mais Kelly's heroes est également une comédie irrévérencieuse, décrivant une campagne militaire en totale déliquescence, avec une armée américaine minée par la confusion. L'artillerie tire sur ses propres troupes, un capitaine pistonné est pressé d'arriver à Paris pour y faire du shopping. L'appât du magot semble soudain donner une bonne raison de se battre, jusqu'à ce que cette opération qui devait être secrète dégénère en impliquant les plus hauts gradés de l'état major. Le plus remarquable étant que ce mélange des tons se fait de façon très harmonieuse. Les situations peuvent tout à fait être excessives, elles ne sont jamais irréalistes ou cartoonesques (et là on pense inévitablement aux Rois du désert). Le summum de l'audace étant sans doute atteint lorsque les héros parviennent à associer le soldat nazi à leur combine pour faire sauter la porte de la banque ! Et la scène qui parodie les duels à la Leone lorsque Clint, Telly et Donald marchent de front vers le tank, est simplement hilarante. Bref, j'ai été bluffé et cela m'a donné envie de réévaluer Quand les aigles attaquent, autre film d'Eastwood dirigé par Hutton, qui m'avait semblé un peu molasson.

The Beguiled (Les Proies), Don Siegel, 1970
Magnifiquement introduit de manière faussement doucereuse par la comptine chuchotée par Clint et la photographie qui passe du sépia à la couleur — sublime travail de Bruce Surtees qui me fait dire que ce film se doit d'être vu en salle — on plonge dans ce The Beguiled comme dans un songe qui nous ferait basculer à l'improviste dans le cauchemar. La guerre de Sécession n'est qu'un arrière-plan, le champ de bataille se révèle situé à un autre niveau. Le spectateur se voit alors baladé dans un monde déchiré qui tente de sauvegarder les apparences d'une bonne société alors que tout respire la frustration, le désir et le vice. Don Siegel filme le trouble à l'état pur, Clint n'hésite pas à prendre des risques. D'une audace assez étonnante, le film s'avère incroyablement dérangeant notamment dans sa représentation des fantasmes et très ambigu. La vérité des personnages nous échappe jusqu'au final. Un diamant noir, une oeuvre unique et marquante.
Dirty Harry (L'Inspecteur Harry), Don Siegel, 1971
Si Dirty Harry a certainement redéfini pour longtemps le cinéma policier, ce statut de film fondateur ne le rend pas pour autant dépassé. Sa violence n'a rien perdu de son impact, résultant à la fois de plans chocs et de situations malsaines, mais aussi de la caractérisation de Scorpio, psychopathe tout à fait terrifiant car imprévisible. Siegel et Eastwood s'attaquent à un problème complexe affronté tous les jours par de simples flics sur le bitume, sans forcément prendre parti. "Dirty Harry" doit moins son surnom à un non-respect de la loi qu'au fait que c'est lui qui est chargé des basses besognes. On peut aller jusqu'à la considérer comme un pauvre type qui a abandonné sa vie sociale pour nettoyer les ordures de la ville. Le final montre bien le dégoût qu'il tire de son expérience. J'ai été vraiment frappé par l'élégance et le soin apporté à la mise en scène. La caméra est très souvent en mouvement, et Siegel exploite de façon véritablement splendide les décors naturels de Frisco, avec une photographie de Surtees qui oscille entre l'éclatante luminosité et l'obscurité la plus effrayante. Je retiens entre autres cette séquence superbe et tendue de la remise de la rançon, course dans la nuit épuisante et sordide puisqu'il s'agit aussi d'une course contre la mort. On ne peut enfin passer sous silence le score de Lalo Schifrin, qui semble imposer un style désormais indissociable du polar urbain.

Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), Clint, 1971
Première réalisation, premier coup de maître. Un pitch du tonnerre que n'aurait pas renié Hitchcock, remarquablement traité grâce à une écriture très subtile des personnages, qu'il s'agisse du DJ Dave Garver en homme pas toujours capable d'agir comme il le souhaiterait, ou d'Evelyn, campée par l'impressionnante Jessica Walter, dont la possession psychotique est rendue de façon terrifiante certes, mais aussi pathétique. On partage tout à fait l'angoisse du protagoniste, du jour au lendemain complètement paniqué et ne sachant plus comment il a fait pour en arriver là. Eastwood filme ça admirablement, avec une grande liberté, un rythme qui sait se montrer nonchalant à l'occasion (ballades dans la forêt, descente au Monterey jazz festival, discussion avec le barman malicieusement interprété par l'ami Siegel). Un film très attachant. Au sens propre.
Breezy, Clint, 1973
Pour son troisième film en tant que metteur en scène, Clint laisse de côté le cinéma de genre et livre une oeuvre magnifique et profondément personnelle, qui semble ne rien devoir à personne, tournée manifestement loin des studios. Je lis souvent que la reconnaissance critique du réalisateur en France est arrivée à partir d'Honkytonk man (1982). Mais où étaient-ils ces critiques dix ans plus tôt à la sortie de Breezy, qui témoigne incontestablement d'une démarche d'auteur ? La superstar reste ici derrière la caméra et nous propose une histoire d'amour d'une tendresse et d'une émotion rares. En vieux cabot solitaire, William Holden — qui ne cesse de me donner des raisons de l'aduler — est incroyablement touchant. Son personnage s'est efforcé de garder l'amour à distance pour s'épargner la souffrance, perdant du même coup le goût du simple bonheur de l'instant. Et que dire de Kay Lenz, qui s'approprie son rôle corps et âme. Fraîche, légère et en même temps parfaitement lucide. C'est un sujet franchement osé qu'aborde Eastwood et il le fait avec autant de franchise que de pudeur (magnifique plan des deux corps qui s'enlacent dans l'ombre). Il semble vouloir ici peindre une certaine jeunesse hippie de l'époque, avec respect et honnêteté, c'est-à-dire loin de toute idéalisation mais avec une émouvante volonté de compréhension. On retrouve tout le talent d'écriture de la scénariste Jo Heims, qui avait déjà signé pour Play Misty for me des dialogues pleins de justesse sur la passion. La Breezy's song de Michel Legrand apporte une dernière touche à la fois mélancolique et sereine sur ce très beau portrait de couple.

The Enforcer (L'Inspecteur ne renonce jamais), James Fargo, 1976
Je ne comprends pas la faible côte d'amour de ce film. J'ai beau le revoir, je trouve ce 3e volet des aventures de Dirty Harry toujours aussi épatant. Clint donne sa chance à Jim Fargo, qui fut son assistant, et celui-ci signe une mise en scène parfaitement maîtrisée et énergique. Mention spéciale à la course-poursuite sur les toits de Frisco, assez génialement soutenue par le score jazzy de Jerry Fielding. Les répliques laconiques de l'inspecteur sont toujours aussi percutantes, on s'indigne avec lui du comportement irresponsable de ses supérieurs. Une des cibles du film, c'est le politiquement correct de la société américaine de cette époque : quotas arbitraires pour laisser place, par exemple, aux femmes dans la police sans forcément tenir compte de leurs compétences, groupuscules afro-américains forcément considérés comme des terroristes tandis que les vrais criminels dissimulent leurs motivations pécuniaires derrière une façade de révolutionnaires. Et puis la relation entre Callahan et sa partenaire est retranscrite avec chaleur et justesse. On devine leur attirance et en même temps leur réserve. Le final, chargé d'une tragique ironie, est particulièrement fort.
The Gauntlet (L'Épreuve de force), Clint, 1976
Voilà un film d'action incroyablement bourrin, tant dans ses situations que dans ses dialogues pas vraiment châtiés, et qui profite du statut de prostituée du personnage interprété par la charmante Sondra Locke pour en rajouter dans le vulgaire. Le couple qu'elle forme avec Eastwood prendra le temps de s'apprivoiser, jusqu'à véritablement s'apprécier. Le titre français aurait pu être Le Canardé, tant Eastwood y est victime d'une impressionnante débauche d'artillerie. Malpaso devait manifestement posséder un stock de munitions en passe d'être périmées qu'il fallait utiliser au plus vite. La mise en scène est parfois un peu expédiée, on sent que Clint n'est pas toujours très inspiré dans les scènes de poursuites. La course entre l'hélico et la moto aurait ainsi pu être plus palpitante. Mais le concept du film est assez génial dans sa volonté d'épure, où les deux héros se retrouvent la cible de la mafia et de la police de deux États. Le climax anthologique est complètement absurde par sa démesure et sa résolution mais c'est un vrai bonheur d'assister à ce genre de spectacle aux ambitions ouvertement commerciales et dont on sent bien que les participants y ont pris un intense plaisir. Et Eastwood prolonge sa collaboration avec Fielding qui atteint ici une liberté d'inspiration aboutissant à un score absolument sublime.

Every which way but loose (Doux, dur et dingue), James Fargo, 1978
Scénario timbre-poste en forme de road-movie : après quelques scènes d'exposition pépères, Philo Beddoe le bagarreur et ses potes prennent la route à la recherche d'une chanteuse country (Sondra Locke, une nouvelle fois craquante). À leurs trousses, leurs ennemis ne s'avèreront jamais vraiment menaçants, traités plutôt sous l'angle comique. Flics pourris et gang de motards plus bêtes que méchants enchaînent malgré eux les catastrophes. Les divers affrontements seront souvent prétexte à des gags irrésistibles, avec une tendance marquée au burlesque, et à des séquences de bourre-pif efficacement chorégraphiées par le fidèle Buddy Van Horn. C'est cette légèreté assumée qui fait qu'on suit avec beaucoup de plaisir les aventures de ces pittoresques personnages. On devine une évidente complicité entre Eastwood et Clyde l'orang-outan, et toujours cette thématique chère à l'acteur de recomposition d'une famille un peu bordélique mais chaleureuse. La baston finale se charge même d'une inattendue mélancolie avec ce vieux champion qui perd les faveurs de son public, ce qui montre bien que derrière le côté divertissement sans prétention du film, il y a une certaine tendresse. Cette ballade dans le Sud profond baigne de plus dans une excellente bande son aux accents country western, et James Fargo livre une mise en scène dynamique mais qui sait également se faire plus posée lors des scènes intimistes et musicales. J'adore.
Bronco Billy, Clint, 1980
Extraordinaire découverte. Je suis aujourd'hui bien tenté de le considérer comme l'un des plus beaux films de son auteur. Le scénario est vraiment très riche, avec cette nouvelle famille recomposée de parias de l'Amérique. L'atmosphère bien middle West s'inscrit dans la même veine que le film précédent, et derrière l'humour bien présent et souvent généreux se dissimulent une vraie humanité et la quête d'un idéal, de quelque chose qui n'a jamais existé que dans un passé mythifié. Bronco Billy McCoy est un personnage passionnant, jouant le jeu des gosses qui voient en lui un héros, chef autoritaire et de mauvaise foi aux coups de gueule hilarants, qui se révèle vraiment émouvant lorsqu'il laisse un peu parler son coeur. Sondra Locke reprend le rôle de la garce de service où elle excelle, et les rapports amour/haine entre les deux ne sont pas sans évoquer certaines screwball comedies de la grande époque. On pense également au cinéma de John Ford dans sa tendance à privilégier les moments creux, ceux où s'exprime la chaleur humaine, plutôt que de se contenter de la seule progression narrative. Et puis quelle brillante idée que ce chapiteau fabriqué par des malades mentaux aux couleurs du drapeau américain. Formidable.

À suivre...
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Désormais en trio, Senators in bondage retrouve le chemin des scènes parisiennes. Première escale, ce mardi 6 novembre au Palais bar, 39 rue des Petites Écuries, Paris X. Nous jouons en première partie de The Chocolate et Closer. Je te conseille d'être là à 19h45.


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